Guérir à tout prix

De l'émotion à la mise en oeuvre de la responsabilité

par Jean-François Collange


Tout ou presque ayant été dit ici sur la question par les voix les plus autorisées, le sens des quelques mots qui suivent n’ont de valeur qu’en ce qu’ils n’émanent ni d’un biologiste, ni d’un médecin ou d’un juriste, mais expriment un point de vue citoyen. On ne cachera pas par ailleurs que le citoyen en question est aussi théologien protestant, mais ce trait n’enlève rien, on peut le supposer, à sa légitimité à s’exprimer.


De l’émotion à son dépassement.

L’évocation du clonage en général –du clonage thérapeutique en particulier- ne peut que susciter choc et émotion. Le contraire serait troublant et signerait une indifférence préoccupante à l’égard de ce qui nous constitue au plus profond et au plus intime. Car il s’agit bien d’intimité « radicale » (à la racine) dans ce domaine. Il s’y agit de nous-mêmes dans ce que ce qui nous constitue au plus profond (cellules, cellules germinales, programmation génétique), dans ce qu’il nous est ou non possible de devenir (puis-je continuer à être moi-même en changeant et régénérant indéfiniment les parties d’un corps qui auraient cessé de fonctionner suivant les critères du bien-être ou de la bienséance ?). Mais le clonage touche à notre intimité par un autre biais encore : il met en jeu des embryons –éléments (qu’on le veuille ou non et sous quelle que forme que ce soit) de la réalité humaine- dont il convient de préciser et de respecter le statut. D’où la justesse de la question : tous les moyens sont-ils bons pour guérir ? La question expose au vertige.
Or, pour légitime (voire nécessaire) que soit l’émotion, elle ne peut suffire à guider l’action. On ne bâtit l’avenir ni en faisant fond sur des espoirs effrénés, ni sur la perspective de profits plus ou moins avouables, ni sur des angoisses irrationnelles. Les faits sont là et il nous faut y faire face de manière responsable.


Les composantes de la responsabilité


Agir de façon responsable dans le domaine qui nous occupe revient à conjuguer plusieurs exigences :

  • Prendre la mesure de la tension ou du dilemme.

Agir de façon responsable signifie tout d’abord faire preuve de lucidité et d’esprit d’analyse de la situation. En l’occurrence nous nous trouvons face à un dilemme entre ce que l’on peut appeler « solidarité thérapeutique » (engager un certain nombre de recherche dans l’espoir de soulager ceux qui souffrent, donc par solidarité) et le recul de certaines limites qui peuvent paraître infranchissables, intangibles, voire sacrées (expérimenter sur du « matériau » humain –l’embryon). Face au dilemme, il n’est pas facile de trancher de façon claire ; mais il faut savoir que l’éthique est moins constituée du matraquage de principes et de vérités massifs et éternels que de recherches humbles et tâtonnantes, prenant en compte tensions et difficultés et s’efforçant d’y faire face au mieux. Dans cette perspective, les éléments suivants peuvent encore être évoqués :

  • Prudence, précaution et progressivité

« Tout ce qui brille n’est pas or » dit le proverbe. Les perspectives remarquables potentiellement offertes par le clonage thérapeutique méritent d’être considérées « scientifiquement », c’est-à-dire en gardant la tête froide et en mettant en œuvre des procédures d’évaluation progressives et rigoureuses. On ne peut d’ailleurs, dans ce domaine plus qu’en tout autre, faire fi d’un principe de précaution, dont on voit bien ailleurs, les lourdes conséquences que son insuffisante prise en compte entraîne. Il vaut par ailleurs la peine –compte tenu de l’état des recherches sur la question- de se poser la question de l’urgence des décisions à prendre en la matière : à supposer que l’on opte pour de telles recherches, y a-t-il vraiment lieu de se précipiter dans telle ou telle direction, engageant de façon irréversible l’avenir ? En tout état de cause, la progression ou gradation suivante devrait être observée :

    -explorer d’abord toutes les possibilités offertes par les cellules souches adultes
    -utiliser pour d’éventuelles recherches sur les embryons humains les embryons surnuméraires d’ores et déjà disponibles
    -n’avoir recours qu’en dernier ressort (et dans des conditions encadrées et strictement contrôlées –ce que prévoit l’avant-projet de loi) au clonage thérapeutique


  • Respect :
    Touchant à l’intimité même de l’humanité, les questions abordées ne peuvent l’être qu’en mobilisant de façon fondamentale la vertu de respect. Celle-ci s’oppose à tout abord désinvolte ou « grossier », faisant preuve d’un dogmatisme aussi intransigeant que celui qu’il prétend combattre : il n’est pas « convenable » d’opposer à une perception plus ou moins sacralisée de la vie embryonnaire, une perspective réductrice et étroitement « matérialiste ». Le respect s’avère ici nécessaire à plusieurs niveaux et touche :

    -
    une certaine idée de l’humanité, ne pouvant être simplement instrumentalisée et réduite à des considérations marchandes
    - la protection des personnes les plus fragiles (pays en développement et populations vulnérables chez nous), susceptibles d’être (trop) sollicitées pour participer à certaines recherches
    - la/les femme/s susceptibles de donner ses/leurs ovules
    - Les embryons humains, dont l’existence est de l’ordre de l’humain, « personne humaine potentielle », selon une proposition avancée en son temps par le CCNE et largement admise aujourd’hui. Certes, pareille appréciation peut faire l’objet de lectures différentes. Pour les uns, un embryon est un « être humain commençant », ayant une « valeur intrinsèque », à laquelle on ne saurait toucher. Pour d’autres (parmi lesquels je me situe pour ma part), la vie humaine ne peut se réduire à ses aspects proprement biologiques et se définit comme un mélange mystérieux et complexe de nature et de culture, de gènes certes, mais tout autant, de paroles, de projets et d’insertions socio-culturelles –voire spirituelles- diverses. Dans cette perspective, le dilemme « solidarité thérapeutique/respect de l’embryon » peut être, sinon entièrement levé, du moins partiellement résolu : la qualité humaine de l’embryon tient moins en ce qu’il est par lui-même que de son appartenance à un monde (celui des humains) sans lequel il ne serait pas et ne serait rien.
    Mais, quoi qu’il en soit de ce dernier point, l’exigence de respect ne saurait être foulée aux pieds.

Jean-François Collange, éthicien, Doyen de la Faculté de Théologie Protestante de l'Université Marc Bloch de Strasbourg.

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