Tout ou presque ayant
été dit ici sur la question par les voix les plus autorisées,
le sens des quelques mots qui suivent nont de valeur quen
ce quils némanent ni dun biologiste, ni dun
médecin ou dun juriste, mais expriment un point de vue citoyen.
On ne cachera pas par ailleurs que le citoyen en question est aussi théologien
protestant, mais ce trait nenlève rien, on peut le supposer,
à sa légitimité à sexprimer.
De lémotion à son dépassement.
Lévocation du clonage en général du clonage
thérapeutique en particulier- ne peut que susciter choc et émotion.
Le contraire serait troublant et signerait une indifférence préoccupante
à légard de ce qui nous constitue au plus profond
et au plus intime. Car il sagit bien dintimité «
radicale » (à la racine) dans ce domaine. Il sy agit
de nous-mêmes dans ce que ce qui nous constitue au plus profond
(cellules, cellules germinales, programmation génétique),
dans ce quil nous est ou non possible de devenir (puis-je continuer
à être moi-même en changeant et régénérant
indéfiniment les parties dun corps qui auraient cessé
de fonctionner suivant les critères du bien-être ou de la
bienséance ?). Mais le clonage touche à notre intimité
par un autre biais encore : il met en jeu des embryons éléments
(quon le veuille ou non et sous quelle que forme que ce soit) de
la réalité humaine- dont il convient de préciser
et de respecter le statut. Doù la justesse de la question
: tous les moyens sont-ils bons pour guérir ? La question expose
au vertige.
Or, pour légitime (voire nécessaire) que soit lémotion,
elle ne peut suffire à guider laction. On ne bâtit
lavenir ni en faisant fond sur des espoirs effrénés,
ni sur la perspective de profits plus ou moins avouables, ni sur des angoisses
irrationnelles. Les faits sont là et il nous faut y faire face
de manière responsable.
Les composantes de la responsabilité
Agir de façon responsable dans le domaine qui nous occupe revient
à conjuguer plusieurs exigences :
- Prendre la mesure
de la tension ou du dilemme.
Agir de façon
responsable signifie tout dabord faire preuve de lucidité
et desprit danalyse de la situation. En loccurrence
nous nous trouvons face à un dilemme entre ce que lon peut
appeler « solidarité thérapeutique » (engager
un certain nombre de recherche dans lespoir de soulager ceux qui
souffrent, donc par solidarité) et le recul de certaines limites
qui peuvent paraître infranchissables, intangibles, voire sacrées
(expérimenter sur du « matériau » humain lembryon).
Face au dilemme, il nest pas facile de trancher de façon
claire ; mais il faut savoir que léthique est moins constituée
du matraquage de principes et de vérités massifs et éternels
que de recherches humbles et tâtonnantes, prenant en compte tensions
et difficultés et sefforçant dy faire face au
mieux. Dans cette perspective, les éléments suivants peuvent
encore être évoqués :
- Prudence, précaution
et progressivité
« Tout ce qui
brille nest pas or » dit le proverbe. Les perspectives remarquables
potentiellement offertes par le clonage thérapeutique méritent
dêtre considérées « scientifiquement »,
cest-à-dire en gardant la tête froide et en mettant
en uvre des procédures dévaluation progressives
et rigoureuses. On ne peut dailleurs, dans ce domaine plus quen
tout autre, faire fi dun principe de précaution, dont on
voit bien ailleurs, les lourdes conséquences que son insuffisante
prise en compte entraîne. Il vaut par ailleurs la peine compte
tenu de létat des recherches sur la question- de se poser
la question de lurgence des décisions à prendre en
la matière : à supposer que lon opte pour de telles
recherches, y a-t-il vraiment lieu de se précipiter dans telle
ou telle direction, engageant de façon irréversible lavenir
? En tout état de cause, la progression ou gradation suivante devrait
être observée :
-explorer
dabord toutes les possibilités offertes par les cellules
souches adultes
-utiliser pour déventuelles recherches sur les embryons humains
les embryons surnuméraires dores et déjà disponibles
-navoir recours quen dernier ressort (et dans des conditions
encadrées et strictement contrôlées ce que prévoit
lavant-projet de loi) au clonage thérapeutique
- Respect :
Touchant à lintimité même de lhumanité,
les questions abordées ne peuvent lêtre quen
mobilisant de façon fondamentale la vertu de respect. Celle-ci
soppose à tout abord désinvolte ou « grossier
», faisant preuve dun dogmatisme aussi intransigeant que
celui quil prétend combattre : il nest pas «
convenable » dopposer à une perception plus ou moins
sacralisée de la vie embryonnaire, une perspective réductrice
et étroitement « matérialiste ». Le respect
savère ici nécessaire à plusieurs niveaux
et touche :
- une certaine
idée de lhumanité, ne pouvant être simplement
instrumentalisée et réduite à des considérations
marchandes
- la protection des personnes les plus fragiles (pays en développement
et populations vulnérables chez nous), susceptibles dêtre
(trop) sollicitées pour participer à certaines recherches
- la/les femme/s susceptibles de donner ses/leurs ovules
- Les embryons humains, dont lexistence est de lordre de
lhumain, « personne humaine potentielle », selon une
proposition avancée en son temps par le CCNE et largement admise
aujourdhui. Certes, pareille appréciation peut faire lobjet
de lectures différentes. Pour les uns, un embryon est un «
être humain commençant », ayant une « valeur
intrinsèque », à laquelle on ne saurait toucher.
Pour dautres (parmi lesquels je me situe pour ma part), la vie
humaine ne peut se réduire à ses aspects proprement biologiques
et se définit comme un mélange mystérieux et complexe
de nature et de culture, de gènes certes, mais tout autant, de
paroles, de projets et dinsertions socio-culturelles voire
spirituelles- diverses. Dans cette perspective, le dilemme « solidarité
thérapeutique/respect de lembryon » peut être,
sinon entièrement levé, du moins partiellement résolu
: la qualité humaine de lembryon tient moins en ce quil
est par lui-même que de son appartenance à un monde (celui
des humains) sans lequel il ne serait pas et ne serait rien.
Mais, quoi quil en soit de ce dernier point, lexigence de
respect ne saurait être foulée aux pieds.
Jean-François
Collange, éthicien, Doyen de la Faculté de Théologie
Protestante de l'Université Marc Bloch de Strasbourg.
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