Le clonage humain
La perspective de l’Eglise Catholique

par Marie-Jo Thiel 


 Imprégnée de l’imaginaire des sociétés, la littérature inventa, il y a bien longtemps déjà, l’histoire des clones et de leurs avatars. Le temps a, depuis lors, rendu leur fiction plus vraisemblable… En laissant gambader leur imaginaire, les poètes mettent le doigt ou plutôt leur plume sur les dérapages possibles des sciences et des techniques, tant et si bien que leur production revêt une étrange tonalité éthique… Le clonage d’êtres humains sur des modèles préétablis et strictement hiérarchisés imaginé par Aldous Huxley paraissait pure fiction en 1932. La sonate pour un clone de J.F. Mattei (Presse de la Renaissance) l’an passé devient prémonitoire de dérives réelles ; en évoquant les tourments d’un généticien partagé entre ses convictions éthiques et son désir de faire un enfant malgré la disparition de sa compagne, l’auteur fait droit à des tergiversations qui n’ont quasiment plus rien d’utopiques… Divers chercheurs (les professeurs Antinori, Panos Zavos…) ont aujourd’hui décidé de créer des enfants par clonage malgré la réprobation quasi unanime des scientifiques et des Etats du monde entier. Ils ouvrent la porte à des dérives folles et l’on ne sera pas surpris que diverses institutions ou organismes prennent officiellement position sur ces questions.

Par souci séculaire de l’être humain, l’Eglise catholique prend elle aussi sa part dans ce débat, non pour le clore, mais pour y apporter ses propres arguments et contribuer à un dialogue argumenté dans une société pluraliste. Dans le domaine du clonage humain, retenons trois idées-clés.


Tout embryon humain est créé à l’image de Dieu


Tout être humain, quel que soit le stade de son développement, est une créature à l’image et à la ressemblance de Dieu. Nul ne saurait donc en disposer à sa guise. Cela ne signifie nullement que l’Eglise soit opposée à toute intervention sur l’embryon humain, mais elle rappelle que tout agir doit viser le bien de cet embryon, son respect comme membre de la famille humaine. Elle met donc en garde contre l’instrumentalisation de l’enfant à naître, elle oppose un refus ferme à ceux qui voudraient créer des êtres humains pour la recherche ou l’obtention de cellules-souches embryonnaires… Elle se situe ainsi dans la logique d’une dignité radicale, inconditionnelle, inaliénable de tout être humain, fondée dans la création de l’homme et de la femme à l’image du Fils Premier-Né. L’Eglise n’est pas contre le progrès, bien au contraire, mais elle met en garde contre une certaine fascination de celui-ci, et en particulier contre la fascination de l’embryon comme source disponible de matériau.

Car l'embryon humain peut fournir des « cellules à tout faire » : reproduire un nouvel être humain qui soit sa copie conforme (clonage reproductif) ou fournir des cellules qui auraient le pouvoir de remplacer ou de suppléer à des tissus ou organes endommagés ou défectueux chez un sujet déjà né.


Le clonage instrumentalise l’embryon humain

Pour l’Eglise catholique, tout clonage, qu’il soit à visée reproductive ou à visée thérapeutique relève de la même technique et entraîne une même réification. Dans le premier cas, il s’agit de la reproduction d’un être génétiquement identique par transfert de noyau à partir d’une cellule somatique ou embryonnaire suivie d’un développement mené jusqu’à terme. Une telle pratique compromet évidemment le droit à l’individualité individuelle, elle provoque des bouleversements considérables au niveau de la condition humaine : elle perturbe l’unicité de chacun, la filiation des personnes, la reproduction qui est asexuée... Elle ouvre la voie à des dérives eugénistes et esclavagistes. Elle fait finalement des personnes qui devraient être des fins en soi, des objets à disposition…

Quant au clonage reproductif, il consiste à produire une colonie de cellules génétiquement identiques, moyennant là encore un transfert de noyau à partir d’une cellule somatique ou embryonnaire, dans le but d’obtenir des lignées de cellules souches aux propriétés caractéristiques. Les cellules ES sont prélevées au niveau de la masse cellulaire interne du blastocyste et aboutissent évidemment à la mort de l’embryon. Pluripotentes, elles sont susceptibles de fournir des tissus ou organes de « remplacement » là où ces derniers sont devenus déficients. Les techniques restent cependant quelque peu aléatoires pour le moment tant au niveau du nombre « d’essais » nécessaires pour « fabriquer » ce clone (plus de 200 pour Dolly) que des conditions d’un développement in utero satisfaisant (cf. souffrance fœtale…)

La finalité n’est évidemment pas la même dans les deux cas et l’on ne saurait les confondre. Néanmoins cette distinction demeure fragile : il est difficile d’accepter l’un et de récuser l’autre. C’est parce qu’on saura procéder au clonage thérapeutique que de plus en plus de médecins seront tentés aussi par le clonage reproductif pour des raisons plus ou moins futiles (« prolongement » d’une personne défunte, « moyen thérapeutique » pour un collatéral, rêve d’immortalité…). Dans son édition du 18 oct. 2001, Libération interroge les journaux susceptibles de publier des articles sur le clonage reproductif : force est de reconnaître que la motivation d’intérêts pécuniaires prime sur les considérations éthiques… Si l’instrumentalisation de l’embryon humain est légalisée par la loi, les distinctions entre clonage reproductif et thérapeutique deviendront rapidement caduques.

Promouvoir davantage la recherche sur les cellules-souches adultes

Si l’Eglise catholique ne saurait approuver le clonage qui fait de l’embryon humain une chose, un matériau à la disposition des biologistes et des médecins, elle encourage pourtant vivement la recherche sur les cellules souches adultes (Déclaration de l’Académie Pontificale pour la Vie, du 25 août 2000, in La Documentation Catholique, N°2234, 15 octobre 2000). Certes, il conviendra là encore de respecter les règles éthiques inhérentes à toute recherche, mais pourquoi ne pas vérifier déjà sur les cellules souches adultes les promesses thérapeutiques pressenties pour ces types cellulaires ? Pourquoi vouloir enfreindre la barrière embryonnaire alors que l’on dispose là d’un matériau de premier ordre dont l’usage approprié ne pose quasiment pas de problèmes éthiques ? Les premières applications thérapeutiques ne verront pas le jour, semble-t-il, avant une quinzaine d’années et de nombreuses questions demeurent aujourd’hui en suspens, en particulier le pouvoir carcinogène de ces cellules… La « logique » ne commande-t-elle pas de commencer par les choses « simples » ?!

Les cellules souches ouvrent de grandes espérances thérapeutiques sans avoir à céder à la tentation de la fascination du matériau embryonnaire. Car la vraie question, en définitive, est celle de l’humain que nous voulons être : Personne libre, autonome, ou objet programmé, à la disposition d’autrui ? Que nous en ayons conscience ou non, le statut des plus petits rejaillit toujours aussi au loin sur l’ensemble de l’humanité…

Marie-Jo Thiel, médecin et théologienne, Professeur d’éthique et de théologie morale à la faculté de théologie catholique
de l’Université Marc Bloch à Strasbourg

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